Réalités alternatives

Publié le par Un voyageur qui passe

Rendez-vous avec la mort

 

Par un bel après-mid d'avril, une foule a les yeux fixés sur Juliette qui vient de descendre de voiture. Elle est droite, sans contenance, sa mère âgée lui tenant le bras. Si aujourd'hui, elle est là, les yeux bouffis par les larmes, sur la place de cette petite ville du sud de la France, c'est pour les obsèques de son père. Il vient de mourir à l'âge de 86 ans, honorant un rendez-vous que la mort lui avait donné soixante onze ans plus tôt.

En 1940, il a eu la tuberculose et à cette époque, une maladie pareille ne faisait pas de cadeau. Tous les enfants et les jeunes-hommes avec qui il avait séjourné plusieurs années dans un sanatorium de Haute-Savoie étaient morts. Le petit Joseph alors jeune adolescent, les avait vu partir les uns après les autres. Un seul avait survécu et le père de Juliette lui avait rendu visite une quarantaine d'années plus tard près de la frontière suisse.

La mort a fait un étrange cadeau à Joseph, elle lui a accordé la vie pendant 71 ans sans aucune séquelle ni handicap pour cette pourtant "terrible maladie". Juliette ne l'a jamais entendu tousser et pour ce qui est des bronchites et des rhumes, il n'en a pas plus eu qu'un autre homme. C'est seulement à l'âge honorable de 80 ans que le père de Juliette a commencé à avoir des difficultés pour respirer. Il a eu besoin d'oxygène la nuit, puis un peu la journée et enfin 24 h sur 24 à fortes doses. Il a fini par mourir d'étouffement sur un lit d'hôpital. Il a gardé l'esprit vif jusqu'au bout, ne bénéficiant de la morphine que quelques heures avant sa mort.

Un cadeau de 71 ans... un si long délai accordé par la mort... c'est magique ! 

C'est sous cet angle que Juliette préfère voir les choses.  

Joseph était dessinateur, il a pendant ces 71 ans de répit, dessiné des kilomètres de bandes dessinées pour la jeunesse.

Maintenant, Juliette est persuadée que "Madame La Mort" doit aimer le dessin et en particulier les BD... c'est surement la raison de son étrange clémence envers Joseph.  

 

Aujourd'hui, Juliette est là, figée sur cette place, face à des escaliers menant à l'église. Elle n'ose pas se retourner car elle sent, elle sait que derrière elle, à travers trois fenêtres, les fantômes de son passé la regardent.

Jusqu'à l'âge de 13 ans, Juliette a vécu dans une de ces maisons faisant face à l'église. Enfant unique et très solitaire, sa grande distraction était d'observer les mariages et les enterrements, cachée dans l'ombre des rideaux de ces trois fenêtres... elle voyait tout et personne ne pouvait deviner qu'elle était là. Depuis cette époque, Juliette aime observer les autres... tout voir sans être vue.

Juliette a toujours évité de passer dans cette rue, traverser cette place et même promener dans cette ville. Ce lieu l'impressionne. Elle a toujours su que tôt ou tard elle serait confrontée à ces moments terribles... elle y pensait déjà quand enfant elle observait les choses de la vie et la mort à travers ses fenêtres. Elle a toujours su que le rendez-vous était fixé... ses parents l'un après l'autre, puis elle, si cet ordre était respecté...

L'école maternelle puis la grande école se trouvaient derrière l'église. Jusqu'à l'âge de 13 ans l'univers de Juliette c'est donc situé dans ce périmètre précis. Encore aujourd'hui, tous ses rêves comme ses cauchemars se passent là ! ...là, d'où elle a l'impression de n'être jamais partie...

 

Ce jour d'avril, les personnes assistant à l'enterrement furent très surprises.

A l'instant où Juliette pénétrait dans l'église, elles la virent faire demi-tour, dévaler les marches en courant, traverser la rue et s'engouffrer dans une maison...

Juliette n'a pû résister à une pulsion, une sorte d'appel...

Maintenant, elle se trouve là, dans ce couloir qu'elle a tant connu. Ce couloir qui l'a vu pleurer en partant à l'école, ce couloir qui l'a vu joyeuse et sautillante accompagner sa mère faire les courses du matin...

Tout a changé. Juliette a de la peine a reconnaître les lieux. Elle ne retrouve plus la rangée de vieilles boîtes aux lettres, les tuyaux de cuivre  en haut des murs, ces murs qui ne sont même plus effrités mais lisses et fraîchement peints. Elle continue pourtant à avancer. Les escaliers n'ont pas changé mais ils ont pourtant rajeuni... tout à eu un coup de neuf. Juliette gravit les marches et au fur et à mesure, comme par magie, les lieux se transforme et redeviennent comme par le passé. Elle est enfin sur le palier face à la porte de l'appartement... la porte de "sa maison". Toute tremblante, elle tourne la poignée, elle sait que tout vient de basculer et qu'elle vit un moment unique et très important pour elle. En entrant dans l'appartement, elle ferme les yeux puis doucement les ouvre.

Rien a changé ! Tous les meubles sont là ! Tout est calme, il n'y a pas de bruit. Un homme est assis à un bureau en train de travailler. Reconnaissant son père, Juliette s'approche de lui mais il ne la voit pas. Dans un fauteuil près de la fenêtre, une petite fille dort. Cette fillette, c'est elle, elle... ! Juliette est prise de vertiges et elle a l'impression de tomber dans un grand trou noir...

 

Près de la fenêtre, la petite Juliette s'étire, elle vient de se réveiller. Elle a fait un drôle de cauchemar...

Dans la cuisine sa maman l'appelle car c'est l'heure du goûter. En passant près de son père, elle lui sourit... qu'elle horreur, elle vient de rêver qu'il était mort. Juliette va goûter puis elle ira jouer, à moins qu'elle passe un petit moment à regarder par la fenêtre..

 

~~~~ En réalité, ce jour là, j'ai monté les marches, je suis rentrée dans l'église et je n'ai pas osé me retourner...  

 

 

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Publié dans Histoires Singulières

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cacao 19/12/2011 19:34

Bonsoir ! J'étais déjà venue chez vous lire ce texte. Il est magnifique, bien écrit, et nous renvoie tous à nos vies, nos souvenirs, notre destin. Ceux qui étaient là quand nous étions enfants, qui
ont disparu, ou pas ? , maintenant que nous sommes adultes... Merci beaucoup. Bien amicalement.

cacao 08/12/2011 23:48

Superbe ! Ecriture magnifiaue, texte très inspiré, très pudique, qui nous tient en haleine jusqu'au bout. Bravo et merci !

kranzler 06/12/2011 18:34

Il y a là beaucoup de choses très fortes que tu dis sur toi. La petite place, c'est comme si je la voyais en vrai - sans savoir où elle se trouve.

annielamarmotte 14/06/2011 07:18


tellement bien écrit.....


elen 13/06/2011 12:07


Nul ne sait ni le lieu ni l'heure de ce terrible rendez-vous que nous aurons tous avec la mort...Je pense que nous avons tous un destin écrit à l'avance et celui de ton père était de survivre
longtemps à sa maladie.